Interviewé en Novembre 2017 par Julien Foussereau, journaliste chez Télérama, j’ai eu l’opportunité de parler du traitement et de la visibilité des personnes LGBT+ au sein des jeux vidéo. Ci-dessous, ce qui est paru dans le magazine n°3543 de Telerama et je vous ai mis ensuite l’interview avec mes réponses complètes 😘

Tout d’abord,

quels ont été les sentiments que vous avez éprouvé

pendant votre jeunesse de gamer ?

Ayant eu une enfance difficile sans père ni mère, le jeu vidéo a représenté un moyen inespéré de m’émanciper de la réalité. Vivre de formidables aventures dans des jeux tels que Vandal Hearts ou Final Fantasy VII a été une manière salvatrice de me soulager de mes difficultés quotidiennes.

Je me souviens très distinctement de ce sentiment qui montait en moi alors que je n’avais que 7 ans, cet enthousiasme et ce plaisir grisant à découvrir de nouveaux mondes et entreprendre de nouvelles quêtes.  Vers l’âge de 15 ans, j’ai découvert World of Warcraft qui a joué un rôle très important dans ma construction personnelle, car ce jeu m’a permis de sociabiliser avec d’autres personnes dont certains sont mes amis depuis plus de 10 ans.

Comment expliquez-vous

qu’une vision aussi rétrograde de l’homosexualité

ait perduré si longtemps ?

Le jeu vidéo fait partie intégrante de l’industrie audiovisuelle, tout comme le cinéma et la télévision, ces domaines sont influencés par les mêmes codes. Depuis leur démarrage, ces médias ont toujours plus ou moins fait apparaitre des personnes LGBT+ mais malheureusement d’une façon stéréotypée voire carrément caricaturale. À la fin des années 80, les gays et lesbiennes étaient souvent utilisés dans les jeux vidéo pour servir des blagues ou être ouvertement moqués. Il a fallu attendre longtemps avant que ces personnages gagnent en profondeur et soient abordés respectueusement. Nintendo a beaucoup limité la représentativité des personnes LGBT dans ces années-là à cause d’une directive qui stipulait qu’aucun jeu abordant le sexe ne serait vendu sur sa plateforme. Cela a longtemps dissuadé les éditeurs de suggérer que tel ou tel personnage était gay puisqu’il aurait fallu expliciter cette attirance et leur jeu vidéo aurait été censuré.

Il ne faut pas oublier que les éditeurs investissent de l’argent et du temps dans ces jeux, ils attendent donc un retour sur investissement. Sans que cela ne doive devenir une excuse, cela explique pourquoi les productions tentent souvent d’être consensuelle à tout prix, au point de discriminer les personnes LGBT+ mais également les personnes de couleur ou les femmes. Les campagnes de communication autour des jeux vidéo ont longtemps été macho à l’extrême, véhiculant les idées les plus rétrogrades, et cela a beaucoup participé à l’image que ce média était réservé aux hommes. Forcément les éditeurs et les développeurs de jeux eux-mêmes ont été influencés par cette idée et ont imaginé leur production pour ce segment spécifique : l’homme blanc hétérosexuel.

Quels sont selon vous les premiers jeux

qui ont changé la donne et dépeint une vision

plus nuancée et plus feel good de l’homosexualité ?

Il y a certes quelques jeux qui ont commencé timidement à adresser une meilleure représentation des personnes LGBT à la fin des années 90 mais c’est surtout à travers les superproductions AAA qu’on a pu observer un changement notable, tout simplement parce qu’elles touchent un plus large public et sont tout de suite visibles.

Aujourd’hui, un joueur peut rencontrer des protagonistes homosexuels au sein de grosses productions vidéoludiques et de plus en plus d’une façon qui permet à tout le monde de comprendre que les personnes LGBT+ sont des gens comme tout le monde. Dans le jeu The Last Of Us”, le héros retrouve Bill, un personnage antipathique, désagréable et paranoïaque dont on découvre plus tard que son compagnon est mort. Le personnage est entier, complexe et aucun critère dans sa personnalité ne reflète sa sexualité, ce que je trouve être une excellente façon de prouver que les personnes LGBT+ n’ont rien à voir avec des caricatures ou des stéréotypes. Dans Mass Effect : Andromeda, il y a le Dr Suvi qui est lesbienne, Peebee et Vetra qui sont pansexuels, Gil qui est gay et des personnages bisexuels peuvent être rencontrés durant le jeu. Je salue particulièrement les studios de jeux de sport, dans les jeux de football par exemple qui adressent des sujets LGBT malgré la discrimination tenace de ces milieux. Chaque réaction homophobe illustre d’elle-même la nécessité impérative de défendre la visibilité des personnes LGBT+.
Ces rencontres avec des personnes ou des thèmes LGBT+ permettent aux joueurs de réfléchir, de se questionner, de s’identifier et/ou d’accepter les différences des autres.

Comment expliquez-vous l’orientation plus progressiste

de l’industrie vidéoludique aujourd’hui ?

Tout comme les autres minorités, la communauté LGBT+ a lutté pour être représentée correctement à la télévision et au cinéma, elle s’est donc aussi battue pour que les personnages introduits dans les jeux vidéo soient les plus réalistes possibles. 

La société change et progresse dans le bon sens, au point que des entreprises comme Sony ou Microsoft sont devenues plus attentives à ces questions de représentativité. Aujourd’hui on trouve de nombreux jeux dans les catalogues Xbox et Playstation contenant des personnages LGBT+. Nintendo reste très conservatrice sur sa ligne… En interdisant les unions gays dans le jeu Tomodachi Life par exemple, la société nippone a discriminé ouvertement les personnes LGBT+ ce qui a valu un tollé médiatique international. Grâce à ce mouvement, dénoncé par les associations LGBT+ mais aussi devenu viral grâce aux personnes hétérosexuelles, Nintendo s’est remis en question et les jeux suivants ont mieux pris en compte le traitement de ces minorités. Depuis, il y a des couples gays dans Fire Emblem et dans d’autres jeux moins médiatisés.
L’exemple de Tomodachi Life montre bien que des jeux allant contre la diversité suscite des réactions très fortes et blessent des millions de gens. Les réseaux sociaux ont donné un pouvoir considérable aux gens et il est clair que les personnes et associations LGBT+ ne veulent laisser passer aucune dérive ou discrimination. C’est clairement cela qui a forcé l’industrie à se remettre en question en prenant conscience de ces problèmes et à mieux les adresser.

Parlez moi de votre association Next Gaymer.

Sur les jeux vidéo en ligne, les insultes les plus utilisées sont les mots gay”, fag”, faggot”. Beaucoup de joueurs les emploient pour signifier aux autres qu’ils sont « minables » et ils entretiennent une homophobie permanente qui peut beaucoup peser, surtout sur les plus jeunes. Il suffit de faire une partie sur League of Legends pour réaliser l’ampleur des insultes homophobes.
J’ai décidé de fonder il y a 9 ans l’association Next Gaymer pour valoriser la reconnaissance, la visibilité et l’épanouissement des geeks et gamers LGBT en France. Nous étions juste trois pour démarrer cette association en 2008 mais notre communauté compte maintenant plus de 7900 membres inscrits.
Cela demande énormément d’efforts mais j’ai une véritable satisfaction à rendre notre minorité visible et c’est très gratifiant de recevoir des messages de remerciements de gens, beaucoup de jeunes, qui ont trouvé en Next Gaymer un espace safe pour discuter, être eux-même et s’épanouir.

Comment vivez-vous cette reconnaissance ?

Il est clair que les personnages LGBT+ ne sont plus du tout représentées de la même façon. Aujourd’hui ces thèmes sont abordés avec plus de respect et une complexité qui reconstitue mieux la diversité des gens.

Cette démarche d’inclure les minorités et de les représenter avec plus de réalisme progresse petit à petit mais comme toujours, rien n’est acquis. Le regard et le traitement envers les personnes LGBT+ évolue de façon variable, comme en témoigne l’augmentation des agressions homophobes à travers le monde, et des régressions sont toujours possibles. Alors oui, je suis forcément heureux de réaliser qu’une personne LGBT+ a été intégrée dans un jeu vidéo de façon respectueuse mais je sais qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir.

Il n’empêche,

lorsque l’on déambule dans les salons de jeux vidéo,

la culture des girls booth objectifiant les femmes

et tous les délires patriarcaux et masculinistes,

la route est encore longue, non ?

Oui, j’ai été très choqué par les insultes sexistes que certains individus dans ces salons s’autorisent à envoyer aux femmes qui travaillent sur des stands ou même aux autres joueuses. Le sexisme dans les jeux vidéo nourrit les joueurs des pires comportements et leur donne une vision complètement biaisée de la femme. Qu’on le veuille ou non, qu’on en soit plus ou moins conscient, nous sommes tous influencés par les supports que nous aimons : le cinéma, les séries, les livres, les jeux vidéos… Moins de sexisme dans les jeux vidéo résulte à moins de sexisme dans la vraie vie. Cela vaut de même pour le racisme et l’homophobie. 

Lorsque l’on voit la Silicon Valley

affichant une résistance à un pouvoir exécutif trumpien

libérant la parole raciste et homophobe,

ressentez-vous de l’espoir ? Ou au contraire,

un tour sur les forums de Reddit et les threads Twitter

d’usagers se réclamant du GamerGate

vous donnent envie de pousser un énorme soupir ?

Il y a des deux. Nous poussons de nombreux soupirs et sommes souvent exaspérés de la façon dont certains peuvent nous dépeindre alors que nous souhaitons juste être décrits et traités comme des êtres humains comme les autres. Parfois il y a pire que des soupirs, quand on apprend qu’un enfant a été tué par son père parce qu’il était gay ou qu’un jeune s’est suicidé parce qu’il était victime d’harcèlement homophobe. Cela nous touche et nous blesse forcément. Avec le nombre de témoignages d’actes homophobes reçus par SOS homophobie en augmentation en France (+19.5% en 2016), on est forcément inquiets… mais il ne faut jamais perdre espoir et il faut agir si on le peut. C’est pour cela que je communique sur ces questions très délicates au sein de l’univers du jeu vidéo et que j’offre un espace sécurisé pour les geeks et gamers LGBT avec mon association.

Comment voyez vous

l’avenir du jeu vidéo sur la question LGBT+ ?

Les mentalités et la diversité progresse. Nous allons dans la bonne direction même si rien n’est acquis, il faut continuellement lutter pour faire reconnaitre et respecter l’existence des minorités. Le jeu vidéo avait sans doute pris du retard sur l’inclusion des personnes LGBT+ par rapport au cinéma et à la télévision mais les progrès sont très visibles, j’ai hâte de découvrir les jeux de ces prochaines années. J’espère qu’on pourra jouer dans un futur proche à une superproduction dont le héros serait un homme gay, une femme lesbienne ou une personne transgenre.